Quine !

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– Va le chercher !
On s’impatiente dans le fond de la salle. Faut dire que la quine est belle et que ça fait dix minutes que le tireur tourne autour du pot. Il vient d’ailleurs de boire un coup avant de remettre sa main dans le sac pour en sortir un nouveau numéro et l’annoncer à voix haute dans la sono grésillante.
– La pleine main, 5.
– Tu vas le monter oui ?!
– Sans eau, 20.
– Houlala !!
– La moitié du fourbi, 45.
– Et boulègues !
– Ok, ok, je remue.
Ajoutant le geste à la parole, du haut de son estrade, le tireur secoue le sac de toile devant le micro, faisant tinter l’espoir aux centaines d’oreilles.
– Un petit port de pêche, 7.
– …
– Le docteur, 33.
Sans rien dire, mon grand-père aligne ses pions sur des cartons choisis par habitude, comme des porte-bonheur. Il vérifie d’un coup d’œil si je n’ai pas oublié de marquer un numéro, attrape un autre pion blanc dans sa boîte et attend l’annonce suivante.
Assis à son côté, je me tortille sur un banc en bois trop dur en lançant les grains de maïs qui me servent de marque.
J’ai une dizaine d’années et je trouve que ça a trop duré. C’est toujours la même chose avec les quines à carton plein… Mais bon, il y a quand même une télévision à gagner !
– Les deux cacahuètes, 88.
– QUINE !
– Le 88 arrête le jeu.
La salle soupire, la tension retombe et tout le monde se met à parler en même temps.
Quelqu’un s’est levé pour venir chercher le carton gagnant et vérifier si la quine est bonne. On cherche le champion du regard. Est-ce qu’on le connaît ?
Il se tient droit en bout de table, c’est un jeune garçon pas plus grand que moi.
En le voyant, le speaker déclare :
– Ne démarquez pas, c’est un enfant !
Et un léger frisson d’espoir parcourt la salle.

Compensation carbone

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Durant la dernière quinzaine, leur nombre avait considérablement augmenté jusqu’à atteindre la masse sombre d’une armée.
J’en était venu à craindre pour mes os, alors j’ai fui.

Ne pas regarder en arrière, toujours devant, le plus loin possible. Anticiper, agir. Vite. Comme une machine. Courir, boire, dormir. J’avais peu d’avance. Un coup, juste assez pour espérer m’en sortir. Et puis, à l’approche de la mer, ils ont accéléré comme des bêtes. Assoiffés certainement…

J’ai longé la corniche jusqu’au point le plus escarpé et je me suis mis à grimper. La roche était chaude, l’air sentait l’iode et le fuel. Cent mètres assez raide, puis un petit plateau qui se perdait dans la nuit vers le sud. J’ai tiré tout droit, vent de face, les bras en feu et la bouche ouverte. Au bord de la falaise je me suis assis. J’ai posé mes baskets et jeté ma chemise. Diversion. J’ai fait glisser mes pieds dans le vide, tâtonnant des orteils comme un aveugle sans canne. Un morceau de racine, une partie lisse et puis un bout de rebord. Un appui où je me suis laissé tomber. Dos à la roche au fond du plongeoir, sans bouger, à peine respirer.
J’aurais pu me retourner, laisser venir l’ennemi, essayé de fixer leurs prunelles. Au diable mes idées romanesques, c’était trop tard.
Au-dessus de ma tête, la lune verte buvait ce ciel toxique jusqu’à la lie.

J’ai sauté.

5 filles contre SINGAPOUR

Livre_Singapour

– Merde ! Mais comment elle doit être cette chemise ?
– hum… ?
– Non, mais c’est sérieux comme question !
– OK, bon c’est quoi la couleur du pantalon ?
– Pourquoi tu demandes ?
– T’as qu’à faire ton sur ton !
– C’est quoi encore cette théorie ?
– Ce n’est pas une théorie, ça s’appelle avoir bon goût… Et puis, on a pas idée d’acheter sa tenue de mariage sur un marché de Singapour !
– Je fais ce que je peux ! Tout le monde n’a pas ton salaire, monsieur l’ambassadeur.
– Tout le monde de se marie pas 5 fois dans l’année !

Bien plombé

MortAuxTrousses

 Il a fait beau jusqu’à midi. Après, ça s’est gâté sérieusement, le temps comme le reste.
Pourtant la veille, ça partait bien. En passant sur le barrage, j’avais vu deux belles truites moucher rive gauche et la météo annonçait grand beau pour les trois jours à venir. Vers 19 h, quand les gars pour la pêche se sont pointés, j’avais récupéré les courses de la semaine et préparé l’apéro. Chacun a posé son sac et ses cannes dans un coin, fait le tour du propriétaire et la soirée a glissé facile, comme une bonne bière fraîche. J’ai couché l’équipe avant minuit et prévenu que mon pick-up décollait à 5 h 30. Tant pis pour les retardataires, ils n’auraient qu’à passer la journée à Vulcania avec la marmaille du week-end. Je vous le disais, on ne peut pas faire plus crème comme mise en bouche.

Je crois que c’est le directeur marketing qui est mort le premier. C’est lui qui avait eu la bonne idée de m’appeler.
– Il faudrait organiser un séminaire au vert, avec des activités nature… Enfin vous voyez, histoire de souder l’équipe en douceur.
Ben c’est raté mon coco. La franche camaraderie a viré au vinaigre ! Des seaux d’eau glacée tombent du ciel et le mec de la compta sulfate au Beretta tout ce qui bouge. Plutôt calme au départ le gars, je n’aurais pas cru…
Un volcan en sommeil qui ne demandait qu’à se réveiller !

Au fait, je m’appelle Margo Vidal, et si il y avait du réseau dans ce putain de trou où je me planque, j’aurais bien appelé le GIGN pour qu’il vienne me sortir de là !

Tout feu, tout flamme

Approchez, approchez !
Je serais heureux de vous montrer un bassin demi-circulaire, entièrement composé de quartiers
de granit avec, dans son fond, une prairie profonde d’algues et de varechs.
Étonnant comme entame pour un gars debout devant une friteuse fixée à un caddie de supermarché
par du câble électrique !
Je n’étais pas équipé de sonar, mais à coup sûr ce garçon vivait un état incandescent.
Je m’éloignais, légèrement envieux, sa supplique étouffant le bruit de friture bouillante.

Retrancher

retranche

– Agis !
Penser est une audace qui te coûtera la vie.
Sous le grondement, la voix du capitaine n’est plus qu’un murmure.
Le visage contre terre, je regarde son sang couler dans mes souliers.
Mince, élancé, flamboyant, sa bouche parait répandre des flots de fumée granuleux comme du fusain sur du papier de verre. Une phrase d’Eleanor Rustern me vient à l’esprit : « Elles ne songeront qu’à boire nos larmes ». La première de son roman « Un sommet sans drapeau »…
Agis bordel, agis !

Je lève la tête et jette un œil par-dessus son barda. Un champ, un mur de pierres et une maison, à 200 mètres maximum. Il n’y a plus de porte, ni de fenêtre. Un cheval éventré gît sur le toit au milieu des tuiles et d’un reste de charpente. Derrière, sur la colline, le ciel n’est qu’une masse de ténèbres.
Il pleuvra, avant ce soir c’est sûr.

Je ferme les yeux et d’innombrables essaims de rongeurs dévalent de la colline dans un chuintement.
La terre entière vibre et ondule comme une herbe noire sous le vent.

L’ABONIMABLE !

L'aboimable HuKL

 Depuis un bout de temps, plus rien ne bougeait sur les écrans ancestraux.
Alors je suis parti, sans passeport, me retirer dans les forêts premières.
Vision: me faire une arche de verdure, comme un immense berceau en médium hydrofuge.
Cette idée m’a conquis un temps, en me ramenant à l’âge essentiel où l’on ne sait rien des débâcles.
Pressé, affairé, les yeux sortant des orbites, je suais loin des fadaises avec l’entêtement d’un bélier.
Tenir le cap, à jamais. Ramure, ombrage, abri. Nulle négociation, nulle réforme intérieure.
Quelques bruits me parvenaient, infimes, légers. Ils frappaient la surface blanche des rochers
et leurs éclats se perdaient au cœur de la canopée.

Et puis les vagues se ruèrent. Disloquées, ébréchées, sillonnées, pénétrant l’obscurité verte et fumeuse, la perçant de leurs épées et poignards.

Laisse tomber

hawai-shirt

Contre quelques billets, j’ai convaincu un forain de me laisser son stand de tir.
Le temps d’une soirée, 3 ou 4 heures pas plus. Je voulais connaître le frisson,
du moins je l’imaginais, en passant devant le canon des carabines.
Difficile à admettre, mais à part gonfler des ballons au nez de gamins
qui me regardaient comme leur pape, il ne s’est rien passé.
Pas l’ombre d’un frémissement. Tout en pure perte.
Vers 23 heure, un vent frais s’est levé. Le stand s’est vidé, la place s’est vidée.
Je suis resté seul. Personnes, pas même un chien. Dans le ronflement des ventilateurs,
les canards jaunes et bleus tournaient inlassablement en rond.

Calé dans son fauteuil, le forain me regardait en coin. A proximité ronflait un feu
dont la flamme embrassait le fond noir de la nuit. Autour de lui, quelques points
lumineux brillaient dans l’herbe. 
Il tenait un pistolet dans chaque main.
Mais avec le vent et la fumée, qui maintenant envahissaient le stand,
je ne pourrais en jurer. Peut-être que ce n’était que des morceaux de bois…

J’ai remis quelques plombs dans les coupelles.

Le Grand Bookmarker

le_grand_tout

Je vois venir la fin du mois d’août et je me sens toujours aussi vidé, comme ligoté à l’intérieur d’une grosse berline de police. Je ne fais plus aucun effort intellectuel mais j’ai arrêté de traîner mon vertige chez tous les bookmakers londoniens.
Vous savez, ces gens disposent d’énigmatiques machines, faites de tubes de verre et de zinc. C’est fascinant. Accordez-leur une heure et elles deviennent une présence chaude et vivante dont vous ne pouvez plus vous passer, jusqu’à la confusion des sens.
Le printemps a suffit pour que je touche le fond et me retrouve sur la paille. Je suis pourri de dettes. On m’a tout saisi, jusqu’à mes lentilles de contacts. Je baigne dans un flou amniotique le plus total.
Sheryl, dont les membres ne cesse de grossir, même quand elle dort,
passe son temps à se foutre de ma gueule.
– Tu ressembles à rien avec tes double foyer, et ton blair je t’en parle pas !
Quand je la regarde de face, je vois le crâne d’un taureau éclaboussé de sang.
J’ai sûrement la vision déformée, comme celle d’un mouton.
– Croyez-vous que c’est une mauvaise perception de la profondeur de champ docteur ?
Existe-t-il seulement une étude officielle sur le sujet ?
Accordez-moi encore une heure et je raccroche les wagons.

Salvetat Libertas

etrange_causse(Autochrome / octobre 1913)
Cela fait un siècle, ce mois-ci, que le causse de Sauveterre est le dernier espace de libre circulation de notre galaxie. Un anniversaire que j’ai été le seul a fêter il me semble…

Je vous fait part ici de la dernière mise à jour du code des circulations extraterrestres par le MEDDE.
« Le causse de Sauveterre est une zone d’extraterritorialité dans laquelle les lois de la Voie lactée ne s’appliquent pas. Cet espace de libertés, dans le périmètre duquel il est interdit de poursuivre les fugitifs du système solaire, est balisé par des bornes wifi en forme de pyramide. Les populations colonisatrices de la terre peuvent y trouver refuge et sécurité. Tout contrevenant à cette trêve sera frappé d’anathème »

Mauvais début à bord de mon lit !

lupus

Réveillé par un tohu-bohu qui me vrille la cervelle, j’ouvre un œil sur ma chambre.
C’est un hôtel. Je vois un manteau accroché à la patère de la porte. Je devine qu’il s’agit d’une peau de loup. Comment est-ce que je sais ça ? Je referme les yeux un instant, me concentrant sur une odeur particulière. Maintenant, j’entends des personnes vivantes qui se bousculent dans le couloir.
Une voix de femme lance : « Ne me touchez pas ou je vous envoie mes chiens d’enfer ! »
Des barbares se ruent contre la porte. Quelqu’un pousse un profond soupir. Puis le calme revient. J’aperçois un ciel laiteux par la tenture qui baille. La lumière dessine un couteau à lame très mince sur le sol. Je me lève. Mes muscles sont ankylosés. Pierres, bois, étangs, animaux empaillés, squelettes, ossements, tête de victime… Étouffer aussi mes pensées. Hier soir, je me suis laissé aller à d’affreuses tentations.

DES FRAGMENTS DE L’OUBLI – TOME 3

fragments_tome3

Le tome 3 | L’Homme Oiseau | vient de sortir et clôture ainsi la série
« Des Fragments de l’oubli » de Serge Annequin. Le tableau peut enfin se regarder en entier.
Comme pour le triptyque de Bosch, l’ensemble est saisissant mais ce sont les détails qui comptent.
Des similitudes, des touches qui d’un livre/tableau à l’autre permettent de se repérer et de tisser
un fil narratif. Faustine, Jean-Pierre et l’Homme Oiseau. 3 êtres qui se cherchent alors qu’ils sont
ensembles, qui se perdent alors qu’ils sont si proches. Une oeuvre saisissante qui aborde la « réalité »
du souvenir, sa complexité, sa déformation. Ou comment la mémoire fait son cinéma…

A lire, relire et à regarder !

Par ici, tout le bien que je pense du tome 1 et du tome 2

Pardon ?

antoinette

Avant qu’elle ne perde la tête, M.A. songea qu’elle n’avait rien prévu pour le dîner du soir.
Ses cheveux prirent alors la couleur d’un renard en panique.
Est-ce que la marée est bien arrivée ? demanda t-elle en français.
Chemise noire et pantalon noir, le bourreau n’apprécia pas l’entorse.
Au moins le mari s’était montré plus respectueux du protocole !
Taisez-vous, et couchez-vous là, dit-il avec un fort accent de Racleterre.