Le Grand Bookmarker

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Je vois venir la fin du mois d’août et je me sens toujours aussi vidé, comme ligoté à l’intérieur d’une grosse berline de police. Je ne fais plus aucun effort intellectuel mais j’ai arrêté de traîner mon vertige chez tous les bookmakers londoniens.
Vous savez, ces gens disposent d’énigmatiques machines, faites de tubes de verre et de zinc. C’est fascinant. Accordez-leur une heure et elles deviennent une présence chaude et vivante dont vous ne pouvez plus vous passer, jusqu’à la confusion des sens.
Le printemps a suffit pour que je touche le fond et me retrouve sur la paille. Je suis pourri de dettes. On m’a tout saisi, jusqu’à mes lentilles de contacts. Je baigne dans un flou amniotique le plus total.
Sheryl, dont les membres ne cesse de grossir, même quand elle dort,
passe son temps à se foutre de ma gueule.
– Tu ressembles à rien avec tes double foyer, et ton blair je t’en parle pas !
Quand je la regarde de face, je vois le crâne d’un taureau éclaboussé de sang.
J’ai sûrement la vision déformée, comme celle d’un mouton.
– Croyez-vous que c’est une mauvaise perception de la profondeur de champ docteur ?
Existe-t-il seulement une étude officielle sur le sujet ?
Accordez-moi encore une heure et je raccroche les wagons.

Salvetat Libertas

etrange_causse(Autochrome / octobre 1913)
Cela fait un siècle, ce mois-ci, que le causse de Sauveterre est le dernier espace de libre circulation de notre galaxie. Un anniversaire que j’ai été le seul a fêter il me semble…

Je vous fait part ici de la dernière mise à jour du code des circulations extraterrestres par le MEDDE.
« Le causse de Sauveterre est une zone d’extraterritorialité dans laquelle les lois de la Voie lactée ne s’appliquent pas. Cet espace de libertés, dans le périmètre duquel il est interdit de poursuivre les fugitifs du système solaire, est balisé par des bornes wifi en forme de pyramide. Les populations colonisatrices de la terre peuvent y trouver refuge et sécurité. Tout contrevenant à cette trêve sera frappé d’anathème »

Mauvais début à bord de mon lit !

lupus

Réveillé par un tohu-bohu qui me vrille la cervelle, j’ouvre un œil sur ma chambre.
C’est un hôtel. Je vois un manteau accroché à la patère de la porte. Je devine qu’il s’agit d’une peau de loup. Comment est-ce que je sais ça ? Je referme les yeux un instant, me concentrant sur une odeur particulière. Maintenant, j’entends des personnes vivantes qui se bousculent dans le couloir.
Une voix de femme lance : « Ne me touchez pas ou je vous envoie mes chiens d’enfer ! »
Des barbares se ruent contre la porte. Quelqu’un pousse un profond soupir. Puis le calme revient. J’aperçois un ciel laiteux par la tenture qui baille. La lumière dessine un couteau à lame très mince sur le sol. Je me lève. Mes muscles sont ankylosés. Pierres, bois, étangs, animaux empaillés, squelettes, ossements, tête de victime… Étouffer aussi mes pensées. Hier soir, je me suis laissé aller à d’affreuses tentations.

DES FRAGMENTS DE L’OUBLI – TOME 3

fragments_tome3

Le tome 3 | L’Homme Oiseau | vient de sortir et clôture ainsi la série
« Des Fragments de l’oubli » de Serge Annequin. Le tableau peut enfin se regarder en entier.
Comme pour le triptyque de Bosch, l’ensemble est saisissant mais ce sont les détails qui comptent.
Des similitudes, des touches qui d’un livre/tableau à l’autre permettent de se repérer et de tisser
un fil narratif. Faustine, Jean-Pierre et l’Homme Oiseau. 3 êtres qui se cherchent alors qu’ils sont
ensembles, qui se perdent alors qu’ils sont si proches. Une oeuvre saisissante qui aborde la « réalité »
du souvenir, sa complexité, sa déformation. Ou comment la mémoire fait son cinéma…

A lire, relire et à regarder !

Par ici, tout le bien que je pense du tome 1 et du tome 2

Pardon ?

antoinette

Avant qu’elle ne perde la tête, M.A. songea qu’elle n’avait rien prévu pour le dîner du soir.
Ses cheveux prirent alors la couleur d’un renard en panique.
Est-ce que la marée est bien arrivée ? demanda t-elle en français.
Chemise noire et pantalon noir, le bourreau n’apprécia pas l’entorse.
Au moins le mari s’était montré plus respectueux du protocole !
Taisez-vous, et couchez-vous là, dit-il avec un fort accent de Racleterre.

Rorschach hcahcsroR

AMG

De cette femme, je n’en avais eu que le récit.
D’abord si vague qu’il n’était qu’une tache dans ma pensée.
Parfois me revenait quelques bribes : une montagne d’où jaillissait une couronne de coquelicots !
Des témoins parlaient d’une étrange pâleur, d’une délicatesse, d’autre d’une couleur ou d’une lueur…
L’écouter, c’était prêter l’oreille à un murmure.
La regarder laissait une marque au derme, comme mouillé par la lanière d’un fouet.

Et puis un jour plus rien. Pelle, pioche, feu, rien ne remonte du creuset.
La tache n’est plus et pour une durée qui échappe à toute appréciation.

Mémoire flash

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Ce soir, au bar des Arcades, c’est vie, sève, chaleur et humidité.
Au bout du comptoir un gars gesticule parce qu’il s’est fait faire des gants en chevreau. Enfin, c’est ce que m’explique Marcial. Moi j’ai plutôt l’impression qu’il sème des parfums dans l’atmosphère.
Je marmonne une histoire sur un jardinier qui a des gants en peau de buffle mais personne n’écoute.
Dehors, une croix de cuivre resplendit dans le ciel encore éclairé.
Marcial se demande d’où vient toute cette eau de pluie qui met son linge dans un état déplorable.
Pour moi ce déluge vient du nord-est, un point précis au bord de l’abîme.
Marcial a peur quand je parle. Il me trouve bizarre et me demande de me taire pendant au moins vingt-quatre heures…
Le gars au bout du comptoir s’est barré.
J’entends des cris et des rires en provenances de l’univers.

Au printemps, à la bonne fortune et aux rêves de fermiers

rythm-of-the-night

Elle danse à la limite, d’une élégance trop apparente mais avec une ardeur à flamber l’assistance.
Clopin-clopant, j’encaisse.
Trois hommes en smoking attendant la réclusion répètent les gestes que faisaient leurs pères.
Dédaignant de fuir alors que tout autour se multiplient les signes de vieillesse, elle se baigne tranquillement dans leur sueur.
Il n’y a plus de son humain, plus de certitude. La musique est trop forte.
Je sors alors des ténèbres, posément, sans gant.

-  J’aimerais vous confier un secret : j’ai sauvé le président.
– Et pour vous remercier, il vous a offert une terre magnifique au creux d’une vallée profonde.
– Une terre incroyablement généreuse. Au printemps tout y est merveilleux !
– Et moi qui désespère de voir un jour des fleurs d’amandier aussi lumineuses qu’un solstice.

La musique s’arrête. Applaudissements. On amène le gâteau.

- J’ai vu une issue de secours derrière le bar.
– J’adore l’humus et les routes de montagnes.

En partant, j’attrape deux coupes généreuses sur une table abandonnée.

- Levons nos verres au printemps, à la bonne fortune et aux rêves de fermiers.

FIGURE 6

elle-et-lui

Lundi soir, à la cuisine, côté port de plaisance, je lui servirai une soupe de poissons
et l’avertirai de mon intention.
Elle parlera : c’est fascinant non ? Tu te nourris de lait et tu cuisines le tian comme personne.
J’imaginerai alors un animal rampant le long de son manteau pour lui changer toute son âme…

En débouchant de la ruelle, je suis frappé par la lumière. J’entends la mer et aussi les sanglots perdus d’un ivrogne attardé. Il y a du monde sur la jetée. Elle est déjà là.
Je m’assieds en terrasse, un petit souffle froid dans les cheveux.
– L’air est pollué tu ne trouves pas ?
Elle se tourne et me regarde.
Dans ses lunettes, je vois trois voitures en cendres sous un tas de décombres orange et grises.

- Aime-moi toujours, me murmure-t-elle légèrement troublée.

Twist

saint-tropez

Vers 21 heures, il gara son camion à l’abris des regards.
Il savait que dans une heure la nuit serait noire et alors, tout serait possible. En fait il ne savait rien.
Quand il se réveilla le soleil était déjà haut et le réchauffement climatique avait fini par tout dérégler.
Est-ce que tout cela est réel ? Reste t-il encore quelqu’un sur terre ?
Étrangement, il se mit à penser à des organismes unicellulaires, puis à des greniers magnifiques.
Il n’aurait jamais dû s’endormir.